L'Italie Carolingienne


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Les efforts des rois lombards pour achever l'unité italienne avaient totalement échoué. Non seulement ils en furent victimes et leur royaume passa aux mains des rois francs, mais l'Italie resta divisée. Au centre fut créé l'État de l'Eglise, formé de l'Exarchat réduit, il est vrai, par les conquêtes de Luitprand, de la Pentapole également diminuée et de la plus grande partie du duché de Rome. 

Charlemagne avait renouvelé la donation de Pépin, agrandissant le domaine pontifical, lui promettant même, dit-on, des territoires encore occupés par les Grecs, la Corse, la Vénétie. Déjà, d'ailleurs, l'ambition ecclésiastique rêvait davantage; la fable de la donation de Constantin allait lui créer un titre à de bien plus vastes possessions. Au Sud de l'Etat pontifical. que Charlemagne ne traita, du reste, nullement en Etat indépendant, mais plutôt en principauté vassale, les Lombards et les Grecs se maintenaient. Sans doute, le vaillant Adalgise, fils de Didier, ne put relever une cause désespérée; en 780, Charlemagne força à plier même le duc de Bénévent; il fit sacrer son fils Pépin roi des Lombards, constitua une vice-royauté d'Italie gérée par Angilbert et Adalard, sous lesquels vingt comtes francs administrèrent le pays; les assemblées annuelles du peuple réunirent Francs et Lombards. 

En 786, Charlemagne pénètre jusqu'à Capoue et oblige au tribut Arégise; le fils et successeur de celui-ci, Grimoald, dut faire couper la barbe de ses Lombards, battre monnaie à l'effigie carolingienne. Néanmoins, le duché de Bénévent échappe aux Francs. En 801, il faut, de nouveau, guerroyer contre Grimoald. Charlemagne médite une grande expédition pour conquérir l'Italie méridionale et la Sicile. C'est le moment où son élévation à l'Empire rendait plus difficiles ses relations avec les Grecs. Nicéphore, qui avait détrôné Irène (802), juge prudent de traiter. En 803, il semble avoir cédé à Charlemagne, outre l'Italie centrale, l'Istrie et une partie de la Dalmatie, anciennes dépendances de l'Empire romain d'Occident. 


En 806, les ducs de Venise et de Zara font hommage à l'empereur franc. Mais on se dispute la Dalmatie que les Grecs, maîtres de la mer, reconquièrent sans peine. Les Vénitiens refusent de reconnaître Pépin, s'en tenant à la domination de l'empereur des Romains d'Orient. Le roi les attaque dans leur lagune, prend Grado, Malamocco, Chiaggia; mais ils se retirent à Rialto, où ne peuvent arriver les lourds vaisseaux lombards (809). Venise passe ainsi au premier plan et reste indépendante sous la suzeraineté nominale des Byzantins. Charlemagne l'admet dans un nouveau traité conclu avec Michel Ier. Celui-ci lui reconnaissait le titre d'empereur, acceptant ainsi le fait accompli en Noël 799.


Les raids des sarrasins

Le royaume carolingien d'Italie ne comprenait que le Nord de la péninsule; le Sud restait divisé entre les Lombards de Bénévent et les Grecs. Sur la côte se développaient de petites républiques, Gaète, Naples, Amalfi surtout, sous le protectorat byzantin. La situation se complique par l'arrivée des Sarrasins. En 826, Euphemius appelle les Aghlabites (Les dynasties musulmanes au Moyen âge) dans l'île. Débarqués à Magara, ils ravagent les campagnes; après quatre années de combats ils prennent Messine (831), puis Palerme; bientôt il ne reste plus aux Grecs que Syracuse, laquelle ne succombe qu'en 878. Les musulmans s'emparent aussi de Tarente, de Bari; ils dévastent les côtes, remontent les fleuves, se lancent dans les montagnes, pénétrant jusqu'au lac de Genève. Léon IV faillit assister à la destruction des tombeaux des apôtres et ne sauva Rome que par son énergie. Avec l'aide des républiques maritimes, il remporta la victoire navale d'Ostie (849); en face du vieux port romain il fonda Porto pour garder l'embouchure du Tibre, en même temps qu'il fortifiait le Vatican. Au Nord de l'Italie la situation n'était guère moins troublée. L'affaissement de la monarchie carolingienne livrait ses provinces à l'anarchie. 

La Lotharingie

L'Italie avait formé un royaume à part pour Pépin, fils de Charlemagne. Quand il fut mort (810), son fils naturel, Bernard, lui succéda; mais en 818, ayant voulu secouer la suzeraineté de son oncle, l'empereur Louis le Débonnaire, il fut détrôné et mis à mort. Dans les partages ultérieurs, l'Italie fut constamment attribuée à Lothaire, héritier de l'Empire; notamment au fameux traité de Verdun (843). A la mort de Lothaire (855), Louis hérita à la fois du titre d'empereur et du royaume d'Italie. Limité à celui-ci, il put s'en occuper; de 844 à 875 il y régna au milieu de difficultés inextricables, ayant à lutter contre les grands, contre le pape, contre les Grecs, les Sarrasins, les ducs lombards du Sud. Il fut aidé par les archevêques de Milan et de Ravenne, toujours peu disposés à reconnaître la suprématie romaine, et par les villes. Il n'en fut pas moins très faible. 

Dans le Sud, le grand-duché de Bénévent s'était divisé par la création du duché de Salerne (dans l'ancienne Lucanie); les ducs favorisaient les Sarrasins; le succès du long siège de Bari, que Louis II reprit aux musulmans (871), et la victoire remportée à Capoue, furent annihilés par un échec devant Tarente. Les Grecs n'assistaient l'empereur franc qu'à contre-coeur; les princes locaux le trahissaient pour s'affranchir. La mort de Louis II livra l'Italie aux compétitions des derniers Carolingiens, Charles le Chauve et les fils de Louis le Germanique. Les Sarrasins ne rencontraient plus d'obstacle; la campagne romaine fut dépeuplée après Charles le Chauve (876-877), le pape voulut faire roi Boson; il dut accepter pour roi d'Italie (880) et empereur (881) Charles le Gros. La déposition de ce dernier (887) couronna la dissolution de la monarchie carolingienne.

L'Italie se trouva rendue à elle-même, mais privée de tout pouvoir central. Les grands élurent roi un Franc, parent de la maison carolingienne, Bérenger, margrave de Frioul. Mais le duc de Spolète Gui se fit couronner empereur par le pape (891) et fut reconnu roi d'Italie dans l'Ouest de la Lombardie (nom par lequel on peut désigner dès lors l'Italie continentale). La division était pire encore dans le centre de la péninsule, où le pape s'efforçait de consolider ses possessions et dans le Sud où chaque ville importante se rendait autonome. Le duché de Bénévent se morcelait, tandis que les Grecs et les Sarrasins se disputaient le Bruttium et l'Apulie. Aux ravages des Sarrasins s'ajoutèrent ceux des Magyars ou Hongrois, qui dévastèrent le bassin du Pô, la Toscane et ne disparurent de l'Italie centrale qu'en 942 ; des pirates vikings qui, à plusieurs reprises, s'engagèrent dans la Méditerranée. Le IXe et le Xe siècle furent pour l'Italie une période de décadence et de ruine. C'est aussi à ce moment que se fit définitivement entre l'Italie méridionale et le reste du pays une scission dont les conséquences sont encore maintenant très graves. 


La fracture nord-sud

La géographie économique la préparait, l'antagonisme des peuples l'accentua ; les Arabes, les Grecs avaient bien peu de traits communs avec les Germains latinisés qui se disputaient le Nord. La politique byzantine méthodiquement appliquée du VIe au XIe siècle sut conquérir à l'hellénisme l'ancienne Grande-Grèce redevenue latine sous les empereurs romains. Lenormant a montré comment l'hellénisme byzantin sut conquérir à sa langue, à ses moeurs, à sa religion, à sa culture la partie méridionale de la péninsule, tendant de plus en plus à étouffer les dernières traces de latinisme dans le gouvernement de l'Empire et travaillant énergiquement à faire de ses provinces italiennes une annexe de ses pays grecs. Cette Grèce italienne resta limitée au bassin du golfe de Tarente et aux presqu'îles extrêmes; mais les Grecs eurent l'habileté de replacer sous leur influence les provinces voisines. Partis d'Otrante que leur avait rendu Didier, et de Bari repris par Louis II et réoccupé ensuite par eux, ils reconquirent sur les Sarrasins toute l'Apulie, agrandissant ce qu'ils appelèrent thème de Lombardie. Leur fonctionnaire supérieur s'appela catapan. Les Musulmans furent à peu près confinés en Sicile et sur les côtes de la Corse et de la Sardaigne. 

Les querelles incessantes des principicules lombards et des aventuriers qui bataillaient pour la domination des grandes villes de la côte occidentale s'alliant indifféremment aux Grecs et aux Sarrasins, n'empêchèrent pas un certain ordre de s'établir; les cités maritimes, à peu près indépendantes, acquirent même une grande opulence. Amalfi tint alors le premier rang, grâce à des traités de commerce avec les Sarrasins, et fut l'entrepôt du commerce de la Méditerranée; elle compta jusqu'à 50,000 citoyens, eut des comptoirs à Constantinople, Antioche, Alexandrie; Gaète eut le même régime, des magistrats et un duc élu par les bourgeois, confirmé par la cour de Byzance. A Naples, l'évêque Athanase, frère du duc, le fit périr et tenta de constituer une principauté avec l'alliance du pape, puis des Sarrasins (877-915) ; son neveu Grégoire lui succéda et s'allia aux ducs de Bénévent. Ceux-ci appartenaient à une nouvelle famille implantée à la fin du IXe siècle par Atenulf. Un descendant de celui-ci, Pandolf Tête de fer, réunit les trois duchés lombards de Bénévent, de Capoue et Salerne.

Ses héritiers les conservèrent, mais séparés; le duché de Capoue répondait à la Campanie septentrionale, celui de Naples possédait les bords du golfe, celui de Bénévent le Samnium avec le versant adriatique et le mont Gargano, celui de Salerne l'ancienne Lucanie. A l'embouchure du Garigliano une colonie arabe se maintenait et fournissait aux villes et aux ducs des soldats pour résister aux entreprises du pape, lequel s'efforçait de les annexer à l'Etat de Saint-Pierre. Les Sarrasins s'y maintinrent de 880 à 916, et firent un désert des pays voisins : les grands monastères de Subiaco, de Farfa furent détruits. Ce n'est qu'en 916 qu'on put écraser ce guêpier.

Dans le Nord de l'Italie, le nouvel empire était réduit à un fantôme, comme la royauté lombarde. En 896, Arnulf de Germanie s'est fait couronner empereur à Rome. Mais dès qu'il fut loin, Lambert de Spolète, fils de Gui, reprit le titre et le pape le reconnut en 898. Sa mort subite laissa dépourvus ses partisans ou plutôt les ennemis de son rival, Bérenger de Frioul. Ils appelèrent le fils de Boson, Louis de Provence, et le pape Benoît IV lui donna à Rome la couronne impériale (900). Bérenger, dont les Hongrois venaient de détruire l'armée sur la Brenta (septembre 899), ne put d'abord résister. Mais il se releva, s'empara de Pavie et de Vérone, surprit Louis III et le fit aveugler, puis le renvoya en Provence (905). En 916, Bérenger finit par obtenir de Jean X la couronne impériale. Mais les Italiens s'en tenaient à leur funeste maxime d'avoir toujours deux maîtres pour tenir en bride chacun par la crainte de l'autre. Ils appelèrent Rodolphe II, roi de la Bourgogne cisjurane; Bérenger fut vaincu et tué (924). Il est le dernier Italien qui ait possédé la dignité impériale. Rodolphe, roi d'Italie, fut bientôt renversé par Hugues de Provence; sa soeur utérine, Irmengarde, veuve du marquis Adalbert d'Ivrée, lui forma un parti et il fut couronné roi d'Italie à Pavie (926). Hugues abandonna en échange la Provence à Rodolphe (930). 

L'anarchie n'était pas moindre dans l'Etat pontifical. En huit années (896-904), huit papes se succèdent sans pouvoir matériel et sans autorité morale. Faute d'un empereur qui maintienne l'ordre, ils sont le jouet des factions locales. Théodora et Marozia disposent de la tiare. Jean X (914-928), aidé de Théophylaste, époux de la mère, et d'Albéric (chevalier de fortune devenu marquis de Camerino), époux de la fille, fut un des princes les plus énergiques de cette misérable époque. Sa brouille avec Albéric leur coûta la vie à tous deux. Marozia, restée maîtresse de Rome, fit pape son fils Jean XI et promit l'Empire au roi Hugues qui l'épousa (932). Tous furent expulsés par un autre fils de Marozia, Albéric. Celui-ci voulut fonder à Rome un Etat laïque, réduisant le pape au pouvoir spirituel. Il régna plus de vingt ans (932-954) sous le titre de prince et sénateur des Romains. Hugues, cruel, fourbe et débauché, ne put jamais rentrer dans Rome. Il ne sut que négocier avec les Grecs, acheter la retraite des Hongrois, confier aux Sarrasins la garde des Alpes. Il maria à son fils Adélaïde, fille de Rodolphe de Bourgogne, dont lui-même épousa la veuve, Berthe. Il se forma contre lui un parti qui lui opposa son neveu, Bérenger, marquis d'Ivrée, le fils d'Irmengarde. Celui-ci, menacé de mort, se réfugia en Allemagne (942) auprès du roi Otton Ier. Il revint en 945 et Hugues dut fuir en Provence; mais son fils Lothaire rallia assez de partisans fidèles au système de bascule pour tenir tête à Bérenger, lequel ne fut reconnu roi d'Italie qu'après la mort du jeune Lothaire (950). 

Pour assurer sa couronne, Bérenger II voulut marier son fils Adalbert (qu'il s'était associé) à la belle Adélaïde, veuve de Lothaire. Celle-ci s'enfuit au château de Canossa et implora le secours d'Otton. Cette démarche ouvre une nouvelle période de l'histoire d'Italie. Le roi de Germanie vint chercher sa fiancée à la tête d'une armée, célébra son mariage à Pavie et prit le titre de roi d'Italie (951). L'année suivante, Bérenger et Adalbert se soumirent et vinrent à l'assemblée d'Augsbourg recevoir leur royaume d'Italie à titre de vassaux du puissant souverain allemand. Celui-ci en détacha la partie orientale, l'ancien duché de Frioul, les marquisats d'Istrie, Aquilée, Trente et Vérone, lesquels furent unis à l'Allemagne et attribués au duc de Bavière (952). L'entente dura peu. Non content de secouer le joug, Bérenger se brouilla avec le pape, provoquant une seconde expédition d'Otton, lequel prit à Milan la couronne d'Italie (961) et à Rome la couronne impériale (962). L'Italie avait de nouveaux maîtres.

La période anarchique que nous venons de décrire eut une influence sur l'évolution politique intérieure du pays. Il se hérissa de forteresses derrière lesquelles chaque seigneur abrita son insoumission. Les villes, encore plus menacées par les Hongrois, les Sarrasins et les bandes des divers prétendants, furent toutes encloses de murs derrière lesquels les bourgeois s'armèrent. Leur population s'accrut d'une foule de gens des campagnes qui ne trouvaient pas ailleurs de sécurité. Les nobles se retirèrent dans leurs châteaux, et la prépondérance des villes diminua l'importance des seigneurs féodaux. Dans les villes, qui demeuraient les chefs-lieux des circonscriptions politiques aussi bien qu'ecclésiastiques, le pouvoir des ducs et comtes fut effacé par celui des évêques. Les concessions multipliées faites par les rois et empereurs éphémères, pour s'attacher des partisans ou favoriser le relèvement de cités saccagées par les hordes païennes, accrurent beaucoup l'autonomie des villes. Les tentatives de Bérenger II pour restaurer l'autorité royale le firent traiter de tyran. Otton se présenta comme le champion des libertés municipales et ecclésiastiques. Il favorisa les évêques et plus encore les communautés urbaines; c'est du Xe siècle que date la résurrection des franchises municipales abolies au temps des rois lombards. La politique d'Otton préparait à ses successeurs d'invincibles difficultés. Les évêques et les villes dont il accroît la force détruisent le Saint-Empire qu'il reconstitue. 

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