La bataille de Poitiers 732


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La bataille de Poitiers appelée aussi « bataille de Tours », et « bataille du Pavé des martyrs » par les historiens arabes, est une victoire de Charles Martel, maire du palais du royaume franc, sur les musulmans d’Abd el Rahman. Cette victoire importante a un retentissement immédiat, tant du côté chrétien que du côté musulman ; elle est devenue à partir du XVIe siècle un symbole de la lutte de l’Europe chrétienne face à l’envahisseur musulman.


CONTEXTE

Du côté des auteurs latins des VIIIe et IXe siècles, les sources sont assez nombreuses, proches de l’évènement, et exceptionnellement détaillées pour l’époque. Ceci signale que, dès le VIIIe siècle, la bataille a du être considérée comme importante. On peut citer Bède le Vénérable en 735, la chronique de Moissac ainsi que les Annales de Metz qui mentionnent l'événement, en des termes brefs et similaires, rappelant que "Charles combattit les Sarrasins un samedi du mois d'octobre". Le seul récit détaillé se lit dans la Chronique mozarabe, au milieu du VIIIe siècle, dans lequel l’auteur, un anonyme chrétien de Tolède ou de Cordoue, raconte la bataille de 732 et donne pour cause de la défaite, des dissensions au sein des Maures. Le récit de la bataille de Poitiers se situe entre les défaites arabes de Toulouse (721) et de Narbonne (737).

Les chroniques arabes sont peu nombreuses. Il faut citer Abd al-Hakam (861) et des chroniques andalouses. Les trois expéditions de 721 devant Toulouse, 732 (ou 733) et 737 devant Narbonne apparaissent comme des défaites.

Au début du VIIIe siècle, les musulmans d’Afrique du Nord, majoritairement des Berbères islamisés, ont envahi en 711 l’Espagne, puis la Septimanie, partie du royaume wisigothique qui avait échappé aux conquêtes des fils de Clovis, y compris Narbonne. Les Maures d’Afrique du Nord sont en pleine période de conquêtes : outre l’Espagne et la Septimanie, ils débarquent et annexent la Sicile en 720, la Sardaigne, la Corse et les Baléares en 724.

Les gouverneurs à la tête de la Septimanie lancent alors des expéditions ponctuelles — ghazwa — en Gaule pour s'emparer de butin. Le duc franc d'Aquitaine Eudes se retrouve en première ligne. En 721, il parvient à leur faire lever le siège de Toulouse. Mais quelques années plus tard, il s'allie à un chef musulman, un certain Munuza. Celui-ci tente de se constituer une principauté indépendante en Cerdagne mais son maître 'Abd el Rahman, nommé gouverneur de Cordoue en 730, ne l'entend pas ainsi. Il dirige une expédition punitive contre Munuza, qui est battu et tué. Le gouverneur omeyyade de l'Espagne s'attaque aussi à Eudes d'Aquitaine, le soutien du rebelle. Il s'enfonce donc à l'intérieur des terres franques.

Au nord de la Loire, le maire du palais Charles Martel rassemble sous son autorité les royaumes francs, et bat Rainfroy, allié d’Eudes. Il lance également une expédition pour soumettre l’Aquitaine l’année précédant la bataille de Poitiers : Eudes se retrouve donc pris entre deux feux.

Menée par le gouverneur arabe Abd al-Rahman en personne, l'expédition lancée sur la Gaule est constituée de Maures (Berbères et arabes), ainsi que de contingents recrutés dans la péninsule ibérique. Tous tendent au même objectif, la propagation de la nouvelle religion par le djihad. Les chroniques mozarabes distinguent entre Sarrazins, Arabes venus d’Arabie et Syriens, plus anciennement islamisés, et Maures, venus d’Afrique du Nord (antique Maurétanie). Le nombre élevé de Berbères parmi les conquérants musulmans explique que ces derniers furent aussi globalement désignés sous le terme de Maures.

Après la défaite devant Toulouse, Abd el Rahman lance un nouveau raid, mais en passant à l’ouest des Pyrénées : il envahit l’Aquitaine et razzie le pays. Eudes réunit une armée pour le contrer mais est battu entre la Dordogne et la Garonne (bataille parfois dite de Bordeaux). Abd el Rahman continue son avancée, marche sur Poitiers, pille et incendie l’abbaye Saint-Hilaire. Il se dirige ensuite vers Tours, dans l'intention de piller l’abbaye Saint-Martin-de-Tours. Cependant, Charles Martel, à qui Eudes a fait appel après sa défaite, marche vers Tours après avoir réuni une armée de fantassins francs. Pour les historiens chrétiens, c’est pour défendre le sanctuaire de Tours que Charles Martel entre en guerre, c’est pourquoi, à partir du XVIe siècle, cette bataille est aussi appelée bataille de Tours. Il décide d'attendre que les Sarrasins soient lourdement chargés de butin pour les attaquer. 


BATAILLE

Les sources concordent pour placer la rencontre sur le territoire de la cité de Poitiers, donc dans le Nord du Poitou. Le nom arabe de la bataille, d’après une source du XIe siècle, Chaussée ou Pavé des Martyrs, permet de la préciser et de la situer sur l’ancienne voie romaine entre Poitiers et Tours, et donc sur la rive droite du Clain. Tous les historiens sont d’accord pour ne pas la situer à proximité immédiate de Poitiers, car la forêt de Moulière aurait gêné les cavaliers arabes. Une partie des historiens s’accordent pour placer l’emplacement de la bataille à proximité du hameau de Moussais (renommé Moussais-la-Bataille), sur l'actuelle commune de Vouneuil-sur-Vienne, entre Tours et Poitiers. D’autres historiens préfèrent placer à Cenon-sur-Vienne, situé au confluent de la Vienne et du Clain, le lieu exact de cette bataille.

Les nombreux détails donnés par les chroniqueurs permettent de la dater avec précision : selon les chroniqueurs européens, elle a eu lieu un samedi du mois d’octobre. Selon les chroniqueurs arabes, elle a eu lieu au début du mois de ramadan 114 de l’Hégire, soit après le 23 octobre 732. Le premier samedi est le 25, ce qui place donc la bataille le 25 octobre 732. Quelques historiens préfèrent placer la bataille de Poitiers l’année suivant le pillage de Bordeaux, l’étendue de territoire à conquérir depuis les Pyrénées leur semblant trop vaste : cependant, actuellement, on considère qu’il s’agit d’expéditions de razzia, et couvrir la distance entre les Pyrénées et la Vienne en moins de quatre mois semble raisonnable.

Pendant une semaine, des escarmouches ont lieu, aux confins du Poitou et de la Touraine. Après ces escarmouches, l’affrontement décisif a lieu, sur deux jours. Abd el Rahman lance sa cavalerie sur les Francs. Ceux-ci, formés en palissade « comme un mur immobile, l'épée au poing et tel un rempart de glace », les lances pointées en avant des boucliers, attendent le choc. Il semble que l'image ait quelque chose de juste dans la mesure où c'est bien la solidité des lignes franques qui impressionna les troupes arabo-berbères. La mêlée s'engage et les Francs parviennent à faire refluer leurs opposants. Mais ceux-ci n'ont pas l'occasion d'attaquer une seconde fois car de son coté Eudes prend l'ennemi à revers et se jette sur le camp musulman. Croyant leur butin et leurs familles menacés, les combattants Maures regagnent leur campement. Ils subissent de lourdes pertes et 'Abd el Rahman est tué.

Le lendemain, au point du jour, Charles donne l'ordre d'attaquer, mais le camp est vide, les musulmans se sont enfuis dans la nuit. C’est donc une victoire par « forfait ». Selon d'autres sources, Abd el Rahman n'aurait pas été tué à la bataille de Poitiers mais aurait simplement reflué vers ses bases arrières de Narbonne. Poursuivi par les troupes franques de Charles Martel, il aurait été tué et son armée exterminée à Louchapt au pied de la falaise du Sangou, dans le Lot, en 733. L'Hôtel de ville de la commune de Martel aurait été construit sur le lieu même de la bataille. 



EXPLICATIONS DE LA DÉFAITE ARABE

Selon l'historien André Clot, une des raisons de la défaite réside dans l'éloignement des musulmans de leurs bases. Une autre raison est que l'armée musulmane était composée en majorité de Berbères d'Afrique du Nord venus avec leur famille ce qui gênait les manœuvres de l'armée et retardait son avance, les hommes ayant souci de protéger leurs femmes et leurs enfants. D'autre part, toujours selon André Clot, lors du combat final, le duc d'Aquitaine aurait attaqué le camp ou étaient rassemblées les familles entrainant la débandade des musulmans. 


CONSÉQUENCES

Cette défaite marque le terme de l’expansion musulmane médiévale en Occident et a d’importantes conséquences. En répondant à l’appel à l’aide du duc Eudes d'Aquitaine, Charles Martel a profité de l’avancée des troupes musulmanes pour intervenir dans une région qui refusait de se soumettre à son autorité. Fort de sa victoire, Charles s’empare de Bordeaux et met un pied en Aquitaine, sans la soumettre immédiatement : à la mort d’Eudes, ce sont ses fils qui lui succèdent. Cependant, son appui est indispensable à la lutte contre les Sarrasins : il intervient dans la vallée du Rhône et en Provence les années suivantes, où il soumet le patrice Mauronte (737), allié des Sarrasins. Il bat à nouveau ceux-ci au sud de Narbonne, sur les bords de la Berre, en 737. Ainsi, la victoire de Poitiers entraîne non pas le départ définitif des musulmans, comme en témoigne l’échec du siège de Narbonne, dirigée par un gouverneur omeyyade jusqu’en 759, mais l’intervention systématique des Francs, seuls capables de s’opposer à eux. En définitive Eudes d'Aquitaine, comme a pu l'écrire Michel Rouche, reste le véritable vaincu de Poitiers. La victoire de Poitiers justifie également, quelques années plus tard, l’élimination des Mérovingiens.

Selon l'historien allemand Karl Ferdinand Werner, la Provence fut bouleversée par les exactions de Charles Martel. Karl Werner écrit que le surnom "Martel-Marteau" pourrait venir de là et non de la victoire contre les musulmans.

Si l’expansion musulmane est stoppée, les raids musulmans continuent pendant plusieurs décennies. Ainsi, Charlemagne bat vers 800, à la bataille du bois des Héros (en Saintonge), une troupe musulmane qui razziait le pays. Des forteresses provençales servent de base à des incursions dans le pays jusqu’à la fin du Xe siècle . 

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