La bataille de Bouvines 1214


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La bataille s’inscrit dans la série de conflits ayant opposé Capétiens et Plantagenêt aux xiie siècle et xiiie siècle et plus précisément dans l’affrontement entre le roi de France Philippe Auguste et le roi anglais Jean sans Terre. En 1202, Philippe Auguste condamne Jean sans Terre à la confiscation de l’ensemble de ses fiefs situés dans le royaume de France pour avoir refusé de donner la justice à l’un de ses vassaux. Philippe s’empare de la Normandie en 1204, puis des terres des pays de la Loire au cours des années suivantes. Après les campagnes victorieuses du roi de France, Jean sans Terre ne contrôle plus qu’une petite portion de territoire autour de l’Aquitaine.


L’évolution du territoire sous Philippe Auguste.

En 1214, le royaume de France est menacé car Jean sans Terre décide de s’en emparer. Il réussit à monter, contre Philippe Auguste, une vaste coalition avec Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, Guillaume Ier, comte de Hollande, le fils cadet du roi de Portugal Ferrand, comte de Flandre, Henri Ier, duc de Brabant, Thiébaud Ier, duc de Lorraine, Henri III, duc de Limbourg, et surtout l’empereur romain germanique Otton IV. La plupart des seigneurs installés entre l’Escaut et le Rhin se joignent à cette coalition. L’année précédente, alors que Philippe guerroyait déjà contre le comte Ferrand, les Anglais avaient anéanti la flotte française dans le port de Damme (31 mai 1213). Les coalisés envisagent un plan d’invasion d’envergure dans lequel les troupes anglaises de Jean sans Terre attaqueraient par La Rochelle et Otton et ses alliés à la tête d’une armée un peu plus nombreuse que celle de Philippe Auguste par le Nord. En Flandre, le roi de France ne contrôle plus que les villes de Douai et de Cassel.

Philippe Auguste charge le prince Louis, futur roi Louis VIII, de garder la Loire avec une armée de 14 000 hommes. À la nouvelle de la victoire de la Roche-aux-Moines (2 juillet), Philippe décide de prendre l’initiative sur le front nord avec le reste de son armée, avant que les renforts lorrains et allemands ne rejoignent les troupes de l’empereur.

Otton arrive avec son armée le 12 juillet à Nivelle et se dirige vers Valenciennes, où il établit son camp. Le 23 juillet, après avoir convoqué ses vassaux, ses arrière-vassaux et les milices des communes, Philippe Auguste et son armée, forte de 1 300 chevaliers et entre 4 000 et 6 000 piétons, quittent Péronne pour Douai et plantent l’oriflamme de Saint-Denis à Tournai le 26. Le roi entend couper ses ennemis des renforts en provenance d’Allemagne et tente de surprendre Otton par le Nord-Est.

L’empereur a vent de la manœuvre de Philippe Auguste et se déplace à Mortagne, à quelques lieues de l’armée royale. Après avoir observé l’armée d’Otton à deux lieues de distance, Philippe Auguste propose à ses généraux d’attaquer. Les barons, conscients de leur infériorité numérique, le lui déconseillent ; il décide de se replier sur Lille.

Otton pense que le roi de France veut éviter la bataille et ses armées pensent que l’ennemi fuit. Il dispose alors son armée en trois colonnes :

  • la colonne de gauche, conduite par le comte Ferrand, se compose de la noblesse flamande et hollandaise ;
  • la colonne centrale, sous le commandement direct de l’Empereur, comprend 800 hommes d’armes du Brunswick, l’infanterie allemande et un corps de réserve de 16 000 Saxons ;
  • la colonne de droite, commandée par Renaud de Boulogne, est formée des vassaux de Renaud, de vieilles bandes de routiers et de Brabançons qu’il a pris à sa solde et de 6 000 chevaliers ou archers anglais conduit par le comte de Salisbury, frère naturel de Jean sans Terre.

Ils suivent l’armée française qui se replie le dimanche 27 juillet. Arrivée à proximité d’un étang sur sa droite et d’un bois sur sa gauche, l’armée française doit traverser la rivière Marque et emprunter le pont de Bouvines situé entre Cysoing et Sainghin, indique Guillaume le Breton, chroniqueur de Philippe II et auteur de La Philippide. C’est un véritable entonnoir : étang à gauche et bois à droite, on ne peut se battre ni dans l’un, ni dans l’autre.

Otton s’étonne d’avoir rattrapé le roi de France (qui a sans doute attiré l’empereur dans ce piège). Bien que l’Église l’interdise, Otton, déjà excommunié, décide de lancer l’attaque sur ce qui est alors l’arrière-garde française. Philippe Auguste peut livrer bataille. Son armée se retourne brusquement.

Or, entre l’étang et le bois, l’armée française se déploie en ligne, ainsi son infériorité numérique est effacée. L’armée d’Otton n’a plus l’espace nécessaire pour se déployer convenablement, son avantage en surnombre ne peut plus jouer, pire, elle est devenue bien trop nombreuse, elle se gêne et se piétine elle-même.


La bataille

Si aujourd’hui encore, l’évaluation des forces en présence suscite des controverses — l’historiographie française classique fait souvent référence à des troupes coalisées trois fois plus nombreuses que celles du roi de France (Philippe Contamine n’est pas de cet avis : « En face, ses adversaires n’avaient pas une supériorité numérique évidente ») — on sait par Guillaume le Breton, chapelain de Philippe II présent à Bouvines, que les lignes de combattants se tenaient en ligne dans un espace de 40 000 pieds (15 hectares), ce qui ne laisse pas beaucoup de dégagement et prédispose au corps à corps. Guillaume le Breton ajoute dans sa chronique que « les deux lignes de combattants étaient séparées par un espace peu considérable ».


L’armée royale est divisée en trois batailles :


  • L’aile droite, composée de chevaliers champenois et bourguignons, est commandée par le duc Eudes de Bourgogne et ses lieutenants : Gaucher III de Châtillon, comte de Saint-Pol, le comte Guillaume Ier de Sancerre, le comte de Beaumont, Mathieu de Montmorency et le vicomte Adam II de Melun. Cette aile droite est composée des hommes d’armes et des milices paroissiales de Bourgogne, de Champagne et de Picardie et couverte par les sergents à cheval du Soissonnais.
  • La bataille centrale est menée par Philippe Auguste et ses principaux chevaliers : Guillaume des Barres, Barthélemy de Roye, Girard Scophe dit « Girard la Truie »12, Guillaume de Garlande, Enguerrand III de Coucy, Étienne de Longchamps et Gautier de Nemours. Ce centre se composait de l’infanterie des communes d’Île-de-France et de la Normandie, en avant du roi et de ses chevaliers.
  • L’aile gauche, composée de chevaliers et de la piétaille est emmenée par Robert de Dreux et le comte Guillaume de Ponthieu. Cette aile gauche est composée de la gendarmerie bretonne13, des milices de Dreux, du Perche, du Ponthieu et du Vimeux. Le pont de Bouvines, unique moyen de retraite à travers les marécages, est gardé par 150 sergents d’armes du roi qui forment la seule réserve des troupes françaises.


Otton a également divisé son armée en trois groupes :


  • Le flanc gauche, sous les ordres du comte de Flandre et du Hainaut Ferrand avec ses chevaliers flamands — dirigés par Arnaud d'Audenarde. On y trouve les soldats de la Flandre et du Hainaut.
  • Le centre sous le commandement d'Otton, celui de Thiébaud, duc de Lorraine, d’Henri, duc de Brabant, et du comte Philippe II de Courtenay-Namur : on y trouve des soldats saxons, des chevaliers et des fantassins brabançons et allemands. Au centre, l’infanterie allemande est formée de phalanges profondes, hérissées de piques et flanquée par des compagnies formées en coin, puis en deuxième ligne, l’infanterie saxonne en réserve. Dans l’intervalle, se tenait Otton entouré de 50 chevaliers allemands.
  • Le flanc droit, sous les ordres de Renaud de Dammartin, comprend également de l’infanterie brabançonne et des chevaliers anglais — sous les ordres du comte de Salisbury Guillaume de Longuépée. À l’extrême droite, appuyés à la Marque les archers anglais et les routiers du Brabant flanquaient les noblesses des deux Lorraines14 et du Palatinat.


Les événements

Le roi Philippe Auguste, veillant à conserver le soutien de la papauté ainsi qu’à éviter les refus de transgresser un tabou religieux de la part de ses troupes, exclut l’hypothèse d’attaquer un dimanche, jour dédié à Dieu et non à la guerre, mais n’écarte pas l’idée de se défendre. C’est ainsi que le roi, en fin stratège, pousse les coalisés à attaquer.

Le premier choc fait s’affronter les forces d’Eudes de Bourgogne et l’aile gauche de l’armée d’Otton, commandée par Ferrand de Flandre. L’affrontement au centre est en revanche initialement dominé par l’infanterie de l’empereur, avec l’objectif de tuer Philippe Auguste. Une partie des troupes coalisées de l’aile gauche se déporte au centre pour soutenir l’effort de capture du roi de France. Enguerrand III de Coucy charge Otton lance baissée et le désarçonne. Au même moment Philippe Auguste est à la merci des soldats allemands et ne doit son salut qu’à l’intervention in extremis de ses chevaliers qui abandonnent l’Empereur et agitent l’oriflamme pour rassurer les combattants français, et notamment de son chambellan Pierre Tristan qui lui fait un rempart de son corps.

Mais par contrecoup une faille apparaît sur l’aile gauche des coalisés. Ce qui facilite une percée de l’aile droite française, qui, à revers, surprend Ferrand. Les chevaliers chargent vigoureusement et au bout de quelques heures, Ferrand se rend. La capture de Ferrand consacre la déroute du flanc gauche d’Otton.

Au centre et à gauche, les gens d’armes d’Otton s’empilent systématiquement sur les blessés et les morts qui sont en ligne de front, et sur lesquels trébuchent ceux qui essaient de reculer sous la charge des Français. Ceux qui sont à l’arrière ne comprennent pas ce qui se passe devant. Ils commencent à voir des fuyards. C’est le début de la débandade sur une partie du front. Quelques instants plus tard, Otton manque à son tour de se faire tuer par les chevaliers français Guillaume des Barres et Girard La Truie. Il ne doit son salut qu’à sa fuite du champ de bataille, et, au-delà, à sa fuite sous déguisement.

Robert de Dreux est rapidement en difficulté avec son contingent. Ses troupes, d’abord enfoncées par les hommes conduits par Guillaume de Longue-Épée et Renaud de Dammartin, sont obligées de défendre le pont de Bouvines pied à pied. Guillaume de Longue-Épée capturé, ses soldats anglais prennent la fuite. Mathieu II de Montmorency s’empare lui-même de douze bannières ennemies (en souvenir de cet exploit, le blason des Montmorency comportera douze aigles supplémentaires soit seize, au lieu de quatre auparavant). Renaud de Dammartin, le dernier à résister farouchement sur le champ de bataille, finit par se rendre à la vue de la débandade générale de ses alliés.

La victoire de Philippe Auguste est totale, ses pertes en hommes minimes et une bonne partie des seigneurs coalisés est prisonnière.


Après la bataille, un bilan très positif pour le roi de France

Après la bataille de Bouvines, Philippe Auguste ramène ses prisonniers Ferrand de Portugal, comte de Flandre, et Renaud, comte de Boulogne.

Selon Jean Favier, Bouvines est « l’une des batailles décisives et symboliques de l’histoire de France ». Pour Philippe Contamine, « la bataille de Bouvines eut à la fois d’importantes conséquences et un grand retentissement ».

Otton s’enfuit et perd sa couronne.

Ferrand de Flandre passe quinze ans en prison au château du Louvre.

Philippe Auguste confisque les terres de Renaud de Dammartin pour les donner à son fils Philippe Hurepel et marie celui-ci avec Mathilde de Dammartin, fille de Renaud. Ce dernier restera emprisonné dans la forteresse du Goulet jusqu’à sa mort en 1227.

Jean sans Terre doit accepter le traité de Chinon : dépossédé de la Normandie, du Maine, de l’Anjou, de la Touraine et de la Bretagne depuis 1206, Jean sans Terre cesse les hostilités contre la France, et regagne l’Angleterre. Pour sauver sa couronne, il est contraint d’accorder à ses barons la Grande Charte (1215).

Du côté français, la dynastie capétienne sort renforcée tandis que les récentes acquisitions de Philippe Auguste sur Jean sans Terre sont consolidées. Contrairement à Jean sans Terre, Philippe Auguste est désormais l’arbitre incontesté au-dessus de ses barons. Le retour de Philippe Auguste à Paris est triomphal ; les festivités — qui durèrent six jours — seront exploitées par la monarchie pour en faire l’une des premières manifestations de l’unité nationale : Philippe Auguste écrit à l’université de Paris : « Louez Dieu !, car nous venons d’échapper au plus grave danger qui nous ait pu menacer… ».

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