La bataille de Las Navas de Tolosa 1212


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Depuis que les Almohades ont unifié en 1147 la quasi-totalité du Maghreb et de l'Espagne du sud, l'Al-Andalus, la reconquête du territoire par les chrétiens se fait plus difficile.

À partir de 1172, les attaques almohades contre les frontières chrétiennes s’intensifient. Dès lors, guerres et trêves se succèdent entre musulmans et chrétiens. Les Castillans remportent une grande victoire avec l’occupation de Cuenca en 1177, mais ils sont écrasés à Alarcos en 1195 par les forces musulmanes dirigées par le troisième calife almohade Yacoub ben-Youssouf. L'offensive almohade anéantit le système de défense que les ordres militaires d'Alcántara, de Santiago et de Calatrava ont établi dans la Manche. Désormais, devant la fougue guerrière des Almohades, l'union des princes ibériques paraît indispensable, d'autant que Yacoub Ben-Youssouf profite de sa victoire pour reprendre les villes d'Alarcos, de Calatrava et menace directement Tolède. Cependant, le calife almohade n'assiège pas la cité castillane et accepte de signer une trêve de 10 ans avec les royaumes chrétiens.


Entre 1206 et 1209, Rodrigo Jiménez de Rada (archevêque de Tolède entre 1208 et 1247), chroniqueur de cette bataille, réussit à rétablir la paix entre les rois chrétiens au traité de Guadalajara. Il obtient du pape Innocent III (pape de 1198 à 1216) qu'il décrète une croisade contre les Almohades, avec les mêmes indulgences pour les croisés que celles accordées aux combattants en Terre sainte. Alphonse VIII, qui préparait la revanche d'Alarcos appelle au secours tous les souverains d'Espagne ; le roi du Portugal, les chevaliers et les aventuriers accourent bientôt de toute l'Europe.


Mobilisation des troupes

À la mort de Yacoub ben-Youssouf (janvier 1199), son successeur est le calife Mohamed Abu-Abd Allah, surnommé An-Nasir-Leddin-Allah (« le soutien de la loi de Dieu) ». La trêve arrivant à son terme, la guerre entre chrétiens et musulmans se profile de nouveau à l'horizon. Les troupes commandées par An-Nasir traversent le détroit de Gibraltar en 1211. Dans un esprit de djihad, d'autres contingents de combattants d'Al-Andalus compléteront le gros des forces d'An-Nasir. Ce dernier se dirige ensuite vers Salvatierra et entreprend son siège. Profitant de ce répit, les croisés se rassemblent, fin mai, à Tolède, ville symbole de la Reconquista. Il est fait appel à tous les chrétiens, de tous les horizons, pour se battre aux côtés du roi de Castille. Les troupes rassemblées par Alfonso VIII se seraient élevées, à peu près, à 70 000 hommes et sont composées de divers contingents :

  • les troupes espagnoles, regroupent les Castillans conduits par Alphonse VIII le Grand, les hommes de Sanche VII de Navarre et les Aragonais de Pedro II ;
  • les ordres monastiques espagnols constitués de templiers et d'hospitaliers ;
  • des unités étrangères dont des Allemands, des Français et des Italiens. Les sources parlent de plusieurs milliers (entre 50 000 et 100 000). Une partie importante de ces soldats se dispersera dans l'Espagne avant même d'avoir marché contre An-Nasir du fait de leur manque d'organisation et de commandement.

Départ de l'armée chrétienne

L'armée s'ébranle le 21 juin 1212 et fait route vers le sud. Le 24 juin 1212, les chrétiens arrivent à la ville de Malagón, occupée par les musulmans. La garnison se réfugie dans la citadelle, livrant les murs à l'avant-garde composée des soldats étrangers. Ces derniers parviennent à escalader les murs de la ville et se livrent à un véritable massacre sur la population musulmane. Ensuite, l'armée se dirige vers Calatrava, importante cité qui commande l'accès vers l'Andalousie. Les musulmans défendant la place se rendent à la condition que leur vie soit épargnée et obtiennent du roi Alphonse VIII de Castille qu'aucun mal ne leur serait infligé après leur reddition et qu'ils pourraient rejoindre le camp musulman. 

La nouvelle de la perte de Calatrava est un grand désastre pour les musulmans. Son défenseur, Yusuf ben Kadis, est exécuté par le IVe calife Muhammad an-Nâsir (vers 1168 — calife 1199–1213) pour avoir échoué. Cette victoire provoque la défection de la plupart des croisés non ibériques, qui s'estiment quittes de leur vœu de croisade ; font exception ceux qui ont suivi le légat du pape et archevêque de Narbonne, Arnaud Amaury (1150–1225), chef spirituel d'une autre croisade, celle contre les Albigeois en Languedoc. De plus, ces soldats étrangers, sans commandement solide, avides de saccages et de pillages, ne comprennent pas que le roi de Castille épargne les populations musulmanes : sa tolérance les irrite. Car pour Alphonse VIII, ce sont de nouveaux sujets qu'il s'agit avant tout de ménager. La défection des contingents étrangers est compensée par l'arrivée des Navarrais, commandés par Sanche VII le Fort.

Rencontre des forces sur la Sierra Morena

Après la chute de Calatrava, les chrétiens espagnols s'emparent de quelques châteaux sur leur route vers la Sierra Morena, ultime barrière naturelle séparant les deux armées. Cependant, An-Nasir a pris l'initiative de contrôler tous les points d'accès après avoir pris position entre Jaën et Baëza. La traversée de la Sierra Morena, par des sentiers détournés que ne surveillent pas les Maures, est pénible et périlleuse. Un berger indique aux chrétiens un chemin passant par le Despeñaperros pour éviter le défilé dans la Sierra Morena. Cela leur permit de s'installer de l'autre côté de la sierra sur un plateau (dit du roi). Arrivés le vendredi 13 juillet, à 9 km au nord-ouest du petit village de Las Navas de Tolosa, au pied de la Sierra Morena, dans l'actuelle province de Ciudad Real, au creux d'une de ces larges vallées aux pentes douces (que les Castillans appellent nava et les Arabes al-oqab), les croisés aperçoivent enfin l'immense armée almohade. À partir du 14 juillet, les forces chrétiennes ont entièrement franchi les montagnes et commencent à consolider leur position à quelque distance des musulmans. Dans le camp d'An-Nasir, on effectue également des travaux de fortification en vue des prochaines hostilités. Pendant deux jours les deux armées se font face à face sans engager le combat.


Disposition des armées

Le porte-drapeau du roi de Navarre, Diego López de Haro, est monté jusqu’au « puerto de la Losa », accompagné par le berger du lieu, qui connaissait bien le terrain. Depuis ce lieu, il peut observer l'emplacement des troupes musulmanes, ce qui a favorisé grandement les troupes chrétiennes.

Sur le site de Las Navas, le prince Yaqub ben Yusuf a eu le temps d'en exploiter les ressources. Ses troupes, fortes de 30 000 hommes environ, sont disposées en deux ailes de cavalerie formées de volontaires berbères et de contingents andalous, de part et d'autre des troupes régulières almohades. Celles-ci occupent un tertre, où est dressée la tente du prince ; elles regroupent des abids, esclaves armés de longs javelots, qui constituent la garde spéciale du chef, et des archers, qui, de cette position, se préparent à accueillir la cavalerie chrétienne. La position est renforcée de pieux soutenant de lourdes chaines, le tout constituant une muraille de circonstance, mais solide.

Face à eux, l'emplacement choisi par les chrétiens est un peu moins favorable, un plateau, qui s'élève de la plaine. Les Castillans et les ordres militaires formaient le centre flanqués à droite par les Navarrais et les milices urbaines d’Avila, de Ségovie et de Medina del Campo, et à gauche par les Aragonais.

Pendant le samedi et dimanche se produisent de nombreuses escarmouches.


Déroulement de la bataille

Après s'être confessés et avoir reçu la communion, les chrétiens lancent l'offensive à l'aube du lundi 16 juillet 1212.

L'assaut commence très mal pour les forces de la Reconquista. Tandis que les flèches lancées depuis le fortin où se trouvent les musulmans font des ravages, la cavalerie légère des Berbères et des Andalous enveloppe les ailes des chrétiens. Le risque est grand et plusieurs corps de bataille commencent à se débander.

Mais, avec des cavaliers d'élite, le roi de Castille et l'archevêque de Tolède prennent alors la tête d'une charge furieuse qui enfonce le centre des Berbères. Les rois d'Aragon et Navarre, voyant ce fait, chargent à leur tour sur les flancs droit et gauche des troupes musulmanes.

Les chrétiens parviennent jusqu'au retranchement des archers maures. À ce moment, les troupes musulmanes, décontenancées, lâchent pied et fuient en désordre. Enhardis par ce succès, les chrétiens se lancent à leur poursuite. Le prince almohade lui-même s'échappe avec sa garde personnelle, et la fuite de leur chef accentue la panique des soldats musulmans, qui sont massacrés.

Sur le champ de bataille, où gisent d'innombrables cadavres, les croisés se rassemblent et, menés par l'archevêque de Tolède, entament un Te Deum pour rendre grâce à Dieu cette victoire qui a bénéficié de l'intervention de Notre-Dame de Rocamadour.

Yaqub ben Yusuf a le temps de se replier sur Baeza, mais il est contraint de nouveau de quitter cette ville pour regagner le Maroc, lorsqu'Alphonse VIII, poursuivant son avance, attaque Baeza et s'en saisit.

La fuite précipitée de Yaqub ben Yusuf permit aux chrétiens de récupérer un immense butin de guerre. De ce butin on a conservé le Pendon, un étendard musulman, dont le motif en étoile reprend les exhortations des enluminures figurant sur les exemplaires du Coran de l'époque. Il est actuellement exposé au monastère de l'abbaye de las Huelgas de Burgos.


Conséquences

La bataille de Las Navas de Tolosa n'a pas de conséquences immédiates importantes, à l'exception de la prise de Baeza, puis d'Úbeda et la haute vallée du Guadalquivir (de l’arabe wâdî al-Kebir - la rivière Grande). Ces villes sont les verrous de l'Andalousie. Le château de Calatrava la Nueva, près d’Almagro, a été construit par l'ordre de Calatrava en utilisant des prisonniers musulmans de la bataille des Navas de Tolosa, entre 1213 et 1217.

Mais, à plus long terme, elle ouvre la voie à la conquête de la majeure partie du sud de l'Espagne (Al Andalus pour les musulmans) en brisant le mythe de l'invincibilité des Almohades, et, ainsi, leur férule sur la péninsule ibérique. L'union réussie par le père et le grand-père de Muhammad an-Nasir n'est plus, l'empire almohade se morcelle en plusieurs royaumes, les taïfas, dans la péninsule ibérique.

C'en est fini de l'unité à tel point que l'une de ces entités, l'émirat de Grenade, signe un accord de vassalité en 1246 avec les Castillans, ce qui le préservera pour longtemps, jusqu'en 1492, et laisse les mains libres aux Espagnols pour engranger les bienfaits de cette victoire sous forme de territoires conquis (chute de Séville en 1248) ; la Frontera nouvelle se stabilise pour les deux siècles à venir, elle sera militarisée, car non pacifiée tout du long.

Après une trêve d'une dizaine d'années, l'expansion chrétienne reprend : Cordoue (capitale de l'Espagne Musulmane, Al Andalus en arabe) tombe en 1236, Séville en 1248, Cadix en 1261.

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