Les Etrusques


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A la céréaliculture, à la viticulture et à l’élevage florissant, ils ajoutèrent un artisanat raffiné au service d’un commerce actif, servi par une construction navale qui tirait le meilleur parti des nombreuses forêts. Les mines de plomb argentifère et d’étain, mais surtout de cuivre et de fer fournirent des matières premières: Populonia, en face de l’île d’Elbe, riche en fer, fut pendant des siècles un centre métallurgique actif, où venaient s’approvisionner Grecs et Carthaginois.

La naissance de cités (lucumonies) est perceptible dès le VIII e siècle av. J.-C., comme en Grèce, et leur existence est évidente à la fin du siècle suivant. Elles se seraient constituées par regroupement de villages, sous l’action d’aristocraties rurales qui s’enrichissaient par le commerce du vin, de l’huile d’olive et des produits métallurgiques - du lingot au trépied, à la cruche ou à la casserole - et qui se réunirent en communautés politiques.

LES CITÉS FÉDÉRÉES

A partir du VII e siècle, les navires étrusques sillonnent la mer Tyrrhénienne et le golfe du Lion; les territoires des cités deviennent contigus, faisant disparaître (notamment à Murlo), à quelques exceptions près, les centres secondaires. Une fédération de douze cités groupe Caere, Volterra, Volsinies, Tarquinia, Véies, Vulci, Clusium (Chiusi), Roselle, Vetulonia puis Populonia, Cortone, Pérouse, peut-être Arezzo - avec un sanctuaire commun dédié à Voltumne sur le territoire de Volsinies. Là se rencontraient les élites sociales des douze cités qui choisissaient, semble-t-il, un magistrat fédéral, le praetor d’Etrurie. 

Mais cette ligue ne constitua jamais un véritable Etat fédéral, et les entreprises guerrières des Etrusques furent surtout le fait de cités agissant isolément. L’expansion de ce peuple, qualifiée de belliqueuse par les auteurs anciens, serait plutôt, pour nombre d’étruscologues actuels, un phénomène de conquête culturelle. 

A la dodécapole toscane s’adjoignit, au VI e siècle av. J.-C., au-delà de l’Apennin, vers l’Adriatique et la plaine du Pô, une dodécapole padane (en partie mythique?) comprenant Felsina (Bologne) - qui contrôlait l’agglomération de Marzabotto et peut-être le site portuaire de Spina - et Mantoue; à ces deux cités il faudrait ajouter Modène, Parme et Melpom (Milan). En Campanie, une troisième dodécapole étrusque est mentionnée à la même époque: en plus de sa capitale, Capoue, elle rassemblait Nola, Nocera, Herculanum, Pompéi, Calatia, Sorrente, une Marcina mal localisée, et peut-être Stabies et Suessula. Le Latium fut également compris alors dans le domaine étrusque, le nom même de Rome en porte témoignage. 

Sur mer, une alliance entre Caere et les Carthaginois permit, lors de la bataille d’Alalia (535 av. J.-C.), de chasser les Phocéens de Corse, mais Cumes résista et les Grecs ne purent être délogés des îles Lipari (début du V e siècle). La bataille navale de Cumes (474), qui vit la flotte étrusque vaincue par Hiéron de Syracuse, venant après la défaite d’Himère (480), subie par les Carthaginois et les Etrusques alliés, marqua le début du reflux de la puissance étrusque, contrée dans ses ambitions maritimes et bloquée par les expansions sabellique et samnite. Rome fut disputée entre Tarquinia et le roi Porsenna de Chiusi, et les Romains se libérèrent vers 475.  

LA SOCIÉTÉ

Sur les institutions des cités étrusques durant cette période florissante, nous sommes assez mal renseignés et Rome serait le cas le mieux documenté. Chaque cité vécut sous un régime monarchique jusqu’à la fin du VI e siècle et au-delà pour certaines. 

Le roi, ou lucumon, avait un pouvoir d’origine sacrée, car il était détenteur de l’art augural. Il portait une tunique à bordure pourpre, un sceptre, s’asseyait sur une chaise curule et disposait de porteurs de trompettes et de faisceaux - symboles d’un droit de commandement et de coercition - ainsi que de scribes. Mais ce roi était aussi le chef d’une des grandes familles qui constituaient la cité. La transmission du pouvoir royal était en théorie dynastique, mais les problèmes de succession et les luttes qu’ils faisaient naître devaient être fréquents, comme Rome en donne l’exemple. 

Cette classe de seigneurs était accompagnée d’une foule de dépendants, à la campagne, en ville, dans les ateliers, les mines et même aux spectacles. Ces potentats locaux tenaient des annales familiales et avaient à cœur de remplir les charges publiques, ainsi que de constituer auprès d’eux un conseil rassemblant les chefs de leurs familles. Les cités étrusques ne paraissent pas avoir connu, du moins à cette époque, d’assemblée du peuple. 

Dans cette société aristocratique, les femmes participaient à la vie publique de leurs époux, figurant à leurs côtés dans les repas d’apparat et jouant parfois, comme Tanaquil - la femme du roi Servius Tullius - à Rome, un rôle dans les problèmes de succession.  

DES MUTATIONS AU DÉCLIN

L’Etrurie apparaît bien intégrée dans les échanges méditerranéens et dans ceux qui se développent vers l’Europe alpestre et celtique jusqu’à la fin du Ve siècle, mais ce siècle fut précisément celui des mutations. 

Dans les cités étrusques enrichies par le commerce (souvent organisé selon le principe de l’emporium, concession aux étrangers en échange d’une dîme) apparaissent dès l’époque archaïque des immigrés, parfois grecs, qui ne s’intègrent pas aux structures gentilices, tandis que celles-ci tendent à s’émietter en unités plus petites. Dans les nécropoles - par exemple à Caere -, les tombes se multiplient et s’appauvrissent. Les cités conservent une classe aristocratique mais la classe moyenne, plus nombreuse, fait passer le régime de la monarchie à la république, avec des collèges annuels de magistrats élus (préteurs, zilaths, consuls), et la révolution de 509 dans une Rome encore étrusque ne paraît pas être un fait isolé. 

D’autre part, à la suite de la bataille de Cumes (474), les Syracusains procèdent à la refondation de Naples (470) et ravagent les côtes de la Toscane en 453 et 384. Capoue devient samnite vers 421. La mer Tyrrhénienne n’est plus une mer étrusque, et Tarquinia et Caere, appauvries, deviennent des républiques avant tout terriennes. L’Etrurie padane, en revanche, est en plein essor et, par les ports d’Hadria puis de Spina, commerce activement avec Athènes; Felsina connaît une grande prospérité et les cités de la Toscane intérieure, jusqu’au haut Tibre, en profitent: Chiusi, Cortone, Pérouse, Arezzo, Volsinies, Fiesole, Volterra ne marquent aucun déclin. Mais l’échec d’Athènes en Sicile, malgré l’envoi d’un contingent étrusque, puis l’effacement temporaire de la grande cité égéenne à partir de 411 contrarient profondément les échanges commerciaux, tandis que les Etrusques sont pris en tenaille entre le danger gaulois au nord et la conquête romaine au sud. 

Dans les régions padanes, les Etrusques cohabitaient depuis longtemps avec des peuples celtes, mais les Gaulois arrivaient toujours plus nombreux, tout en se montrant peu enclins à adopter la civilisation étrusque. Melpom devient Milan (396?), Felsina devient Bologne (350?), tandis que Mantoue a été perdue dès 400. Toute la façade sur l’Adriatique de l’Etrurie intérieure disparaît de la sphère d’influence étrusque. 

Rome, qui a résisté au roi Porsenna, se libère de toute hégémonie étrangère, étend son territoire, s’empare de Véies en 396 et la détruit tout en s’assurant l’alliance de Caere. Le raid gaulois de 390 (ou 386), qui prit possession de la Ville, n’interrompt guère son dynamisme, aux dépens des Latins, des Samnites ou des Etrusques: ceux-ci, ligués sous la direction de Tarquinia, sont défaits au bout de sept ans en 351. Durant presque un siècle, sporadiquement, les Etrusques résistent, mais, profitant de luttes internes entre plèbe et patriciat dans la cité toscane, les Romains imposent leur ordre à Arezzo au plus tard en 294; l’année suivante, c’est Roselle qui est prise et entièrement détruite, avant que vienne le tour de Volsinies (Orvieto), prise et détruite en 264, ses habitants étant déportés sur un nouveau site indéfendable, Bolsena. 

Vulci et Caere sont amputées d’une partie de leurs territoires par l’installation de plusieurs colonies romaines. A l’exception de quelques mouvements sociaux ou politiques mal connus, l’Etrurie fait désormais partie du système “impérial” romain et entre tout entière dans la cité romaine à l’issue de la guerre des Alliés (88 av. J.-C.): parmi les magistrats romains, dès le II e siècle, apparaissent des consuls issus de familles étrusques.  

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