Carthage


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L'EMPIRE CARTHAGINOIS

Dans toutes les cités classiques, dans tous les ports actifs, les marchands carthaginois faisaient partie du paysage. Troquant, achetant et vendant, ils édifiaient la richesse de leur cité d'origine, Carthage, une métropole prospère qui dominait les côtes d'Afrique du Nord. 

Carthage fut un des nombreux avant-postes fondé par les Phéniciens, aventuriers qui venaient du Liban et que l'on connaît surtout comme créateurs de l'alphabet. Une légende raconte comment la princesse Didon s'enfuit de la cour de son frère Pygmalion, roi de Tyr, avec des bateaux et un trésor pour fonder une cité. 

La jeune Carthage était favorisée par un mouillage sûr et une pêche abondante. La population active qui prospérait dans la région fut finalement remarquée grâce à l'excellence de ses artisans. 

Cette richesse aida Carthage à étendre son influence sur les régions avoisinantes à une période où Rome n'avait pas encore de territoires outre-mer. Certains de ses fils furent de remarquables explorateurs, Hannon, par exemple, qui a colonisé le Maroc au cours du Ve siècle av. J.-C. A son apogée, l'Empire carthaginois comprenait la côte nord de l'Afrique, la Corse, la Sardaigne, environ la moitié de la Sicile et la moitié méridionale de l'Espagne actuelle. 

Reconstitution de la Carthage punique.
Au premier plan, le port circulaire destiné aux navires de guerre (170 galères environ).
A gauche, le port de commerce. 

Son influence s'étendait encore plus loin grâce aux liens qu'elle entretenait avec sa cité mère méditerranéenne de Tyr à l'est, et au nord et à l'ouest jusqu'aux côtes de la Cornouailles en Angleterre.

Les Carthaginois étaient avant tout des commerçants qui cherchaient à tirer profit de leurs transactions. Ce respect inhérent pour l'argent se retrouvait dans leur système de gouvernement. L'achat et la corruption du pouvoir étaient de norme. Les Romains, eux, étaient plus préoccupés par des notions de noblesse vertueuse.

Les Romains, eux, étaient plus préoccupés par des notions de noblesse vertueuse. Les postes élevés dans le gouvernement allaient aux candidats les plus méritants ou les plus populaires. A Rome, les marchands et les commerçants étaient considérés comme peu recommandables, et les Carthaginois faisaient partie du lot.

Il existait aussi des différences religieuses. On disait que les Carthaginois apaisaient leurs dieux avec la chair d'enfants récemment sacrifiés, mais on ne sait rien de la fréquence de telles pratiques. Carthage n'était d'ailleurs pas la seule culture de l'époque à se livrer à de telles cruautés, mais les Romains, quoique aussi très superstitieux, étaient moins brutaux devant leurs divinités. 

L'APPROCHE DU CONFLIT

Rome et Carthage avaient vécu en bonne intelligence pendant de nombreuses années, avant que ne se déclarent les hostilités. Les Romains appelaient les Carthaginois Poeni, rappelant ainsi leurs racines phéniciennes, d'où l'origine du mot "punique". La guerre entre ces deux puissances ne parut jamais inévitable, car la diplomatie et la négociation avaient su éviter des conflits sanglants ou infléchir ceux qui étaient en cours. Mais l'ambition romaine était démesurée. 

L'histoire raconte en détails ces hostilités, grâce au travail de Polybe (vers 200-120 av. J-C), un Grec capturé par les Romains durant la conquête de la Macédoine en 168 av. J.-C, qui, entré au service de l'influente famille des Scipions, devint leur ami. Bien que Polybe se fût appuyé sur ouï-dire pour les deux premières guerres puniques, il était bien informé et fut témoin du sac final de Carthage. Ses récits figurent dans son Histoire, constituée de quarante volumes dont seuls cinq ont survécu. Impressionné par l'efficacité des méthodes des Romains, il reste cependant relativement impartial. Ses observations, intégrées à d'autres récits aussi bien qu'à des recherches modernes, donnent une vision compréhensible de guerres qui se sont déroulées il y a plus de deux mille ans. 

Carthage s'intéressait principalement au commerce et Rome, dont la richesse ne cessait de croître, était une des grandes attractions. Le Troisième Traité, signé entre Rome et Carthage en 306 av. J.-C, impliquait une politique de soutien mutuel et garantissait l'exclusion de Rome de la sphère sicilienne. Mais une querelle mesquine au sujet de la Sicile ouvrit les hostilités. 

La première guerre punique

Les Grecs colonisèrent la Sicile entre le VIIe et le VIe siècle av. J.-C. Puis ils entrèrent en conflit avec les envahisseurs phéniciens de Carthage aux VIe et Ve siècles av. J.-C. Au milieu du IIIe siècle, Carthage contrôlait les côtes ouest de la Sicile et Syracuse, la principale cité-État grecque, dominait l'est de l'île.

En 264 av. J.-C, la cité de Messina (Messine), tenue par les Mamertins, contrôlait le détroit entre la Sicile et l'Italie, par lequel passait tout le commerce de la Méditerranée. Les Mamertins qui parlaient l'oscien, étaient venus de la région italienne de Campanie en 289 av. J.-C. pour se battre pour Syracuse. Ayant soutenu la cité contre les autorités grecques, ils s'emparèrent de Messina. En 270, Hiéron, le strategos de Syracuse, avait aidé avec les Mamertins de Messina, les Romains à écraser une révolte vieille de dix ans contre les Campaniens à Rhegium. Désigné comme tyran sous le nom de Hiéron II (vers 265 à 216 av. J.-C), il décida de reprendre Messina en 264.

Le choix d'un allié pour les Mamertins balançait entre Carthage, ancienne ennemie des Grecs, et Rome, qui pouvait répondre à l'appel d'autres Italiens. Bien que la seconde option fût choisie, le Sénat romain avait trop hésité et les Carthaginois arrivèrent les premiers et installèrent leurs troupes dans la cité, ayant fait alliance avec Hiéron. Cependant, un dernier appel de Messina et un puissant groupe de pression romain qui avait des ambitions conquérantes sur la Sicile, réglèrent le problème. Hésitant encore à rompre le traité de 306, le Sénat confia la décision aux comitia tributa, qui choisirent de porter secours à Messina.

Appius Claudius Caudex (" la bûche ") en reçut le commandement. Partant de Rhegium, il fit rapidement traverser le détroit à son armée et prit Messina. Claudius permit aux Carthaginois de se retirer, à leur plus grande honte. Leur chef, l'amiral Hannon (sans lien avec l'explorateur) fut ensuite exécuté pour avoir failli à ses responsabilités. Hiéron, face à l'inévitable et préférant la domination de Rome à celle de Carthage, passa un traité avec Claudius et se retira à Syracuse.

Carthage, unie à Syracuse, déclara la guerre à Rome. Il n'y avait aucun moyen de prévoir les conséquences d'une décision. L'infanterie romaine était beaucoup plus efficace que les mercenaires de Carthage, mais la marine carthaginoise dominait sans conteste. Les Romains remédièrent à cette faiblesse en construisant de nouveaux navires. La chance tourna en leur faveur, et ils gagnèrent la guerre pour Messina, bien que Carthage ait gardé une base sicilienne.

Les Romains se tournèrent alors vers l'Afrique du Nord sans considérer les risques de l'entreprise. En 256 av. J.-C, les tentatives de Carthage pour repousser la flotte romaine échouèrent. La bataille avait été très coûteuse pour les deux camps. Mais l'Afrique représentait un pas de trop pour les Romains, dont la longueur des lignes de ravitaillement avait atteint ses limites. Les Carthaginois, combattant sur leur propre territoire avec des renforts grecs, repoussèrent les envahisseurs.

Le général Spartiate Xanthippos donna un nouvel élan à Carthage et l'aida à réorganiser son armée. Les éléphants chargeant en première ligne et l'habileté de la cavalerie numide réduisirent les forces romaines de quinze mille à deux mille hommes. Parmi les cinq cents prisonniers figurait le général romain Marcus Attilius Regulus.

Toutefois, Carthage ne sut pas exploiter stratégiquement ce succès et n'engagea aucune poursuite ou harcèlement des survivants, qui furent plus tard secourus sur la côte d'Afrique. Mais cette mission de sauvetage fut totalement balayée par les ravages d'une tempête qui coûta à Rome environ cent mille hommes. Rome et Carthage se retirèrent pour panser leurs blessures.

Quelques mois plus tard, Rome était de nouveau prête à partir au combat avec pour objectif la Sicile. À la suite d'un violent assaut sur Palermo (Païenne), les Romains s'installèrent dans la riche cité de ce port naturel. Mais toutes leurs tentatives pour obtenir le contrôle de la Sicile s'avérèrent infructueuses : les adversaires se trouvaient face à une impasse. L'engagement carthaginois souffrait de soulèvements en Afrique, et les efforts défensifs transformèrent le conflit en guerre d'usure.

Une des victimes fut Hasdrubal, le fils de l'amiral Hannon. Après deux ans en Sicile, il avait perdu l'avantage face aux Romains et, comme son père, fut sommairement exécuté pour ses fautes. Les chefs romains qui échouaient dans leur tâche ne recevaient qu'un blâme ou étaient publiquement disgraciés.

Une ultime victoire navale des Romains à Aégates (10 mars 241 av. J.-C.) força les Carthaginois à se rendre. Leur commandant, le grand Hamilcar Barca (mort en 228 av. J.-C), renonça après avoir perdu cinquante navires sans espoir de renfort. Cette victoire, qui donnait aux Romains une incontestable domination maritime, annonçait la chute des places fortes puniques en Sicile. Ainsi, Rome avait conquis sa première colonie outre-mer. La Première Guerre punique se termina par un traité signé en 241. Carthage pouvait retirer son armée de Sicile, mais devait payer une lourde indemnité de trois mille deux cents talents sur dix ans.  

La deuxième guerre punique

L'avènement d'Hannibal

Hamilcar Barca, écarté du pouvoir depuis sa capitulation en Sicile, tenait à prendre sa revanche. Mais il devait d'abord résoudre des difficultés internes. Le manque de ressources nécessitait l'exploitation de nouveaux territoires, c'est ainsi que Carthage se tourna vers l'Espagne. 

A la fin de la guerre de Sicile, les mercenaires de retour à Carthage virent leurs rémunérations brutalement diminuées, car le gouvernement n'avait plus de ressources. Lorsque leur mécontentement se transforma en conflit, Hannon fut contraint de lever une nouvelle armée avec l'approbation tacite de Rome. Toutefois, son incapacité à mater la rébellion fit revenir Hamilcar sur le devant de la scène, et les deux hommes s'unirent pour assurer la sécurité du territoire carthaginois. Mais Hamilcar prit le commandement général en 238 av. J.-C. Son antipathie à l'égard de Rome était bien connue et le Sénat se vit menacé et changea complètement sa politique de clémence vis-à-vis de Carthage. 

Par précaution, Rome s'empara de la Sardaigne au cours de cette même année et renforça sa mainmise sur la Corse. Avec la Sicile, la Sardaigne et la Corse, l'attention des Romains se tourna vers l'Espagne, dont les côtes étaient déjà, en partie, occupées par les Carthaginois. En 237, Hamilcar, son gendre Hasdrubal et son fils Hannibal, âgé alors de neuf ans, gagnèrent l'Espagne et établirent leurs quartiers dans la ville punique de Gades (Cadix). De là, ils soumirent les tribus celtibères du Sud et de l'Est. Ils s'emparèrent ainsi des ressources importantes de la région, argent et cuivre, qui vinrent renflouer les caisses de Carthage. 

Si on l'interrogeait sur ses actes, Hamilcar avait une excuse à offrir aux Romains : il permettait à Carthage de quitter de l'indemnité imposée après la Guerre punique. De plus, Rome était trop occupée ailleurs (conflits avec le celtes de la plaine du Pô et avec l'Illyrie). 

L'attention de Rome fut détournée des événements d'Espagne par deux autres conflits: le premier avec les Celtes de la Gaule sur les rives de Parno et le second en mer Adriatique avec les pirates d'Illyrie. Les soulèvements en Gaule furent déclenchés par la distribution des terres de Vager Gallicus aux citoyens romains en 232 av. J.-C, entraînant la spoliation des anciens propriétaires. En 225, une armée gauloise fut battue à Telamon et les Romains, avançant dans la plaine du Pô, s'emparèrent de Mediolanum (Milan) en 222. Ils établirent des colonies à Plaisance et Crémone en 218, juste avant que ne commençât la Deuxième Guerre punique. Au cours de la Première Guerre punique, un chef illyrien pirate nommé Argon s'était taillé un empire important le long de la côte adriatique, de la Dalmatie jusqu'au golfe de Corinthe. Tant qu'Argon attaquait des bateaux grecs, Rome ne se sentait pas concernée. Mais quand les Illyriens s'en prirent au sud de l'Italie, Rome leur déclara la guerre en 299 avec une flotte et vingt-deux mille hommes. L'issue était inévitable, et Plllyrie se rendit l'année suivante. Mais l'attention de Rome se porta alors sur les provinces grecques. 

En 228, alors qu'il renonçait au siège d'Illici (Elche), Hamilcar fut renversé et ses troupes choisirent Hasdrubal pour lui succéder, choix ratifié plus tard par Carthage. Hasdrubal continua la conquête de l'Espagne, mais s'entendit avec Rome en 226 pour ne pas dépasser l'Èbre. Cinq ans plus tard, il était assassiné par un Celte mécontent et son fils Hannibal (247-vers 183 av. J.-C), âgé de 25 ans, prenait sa place. 


L'APPEL À LA VENGEANCE

Selon Polybe, Hamilcar avait obtenu du jeune homme le serment d'une haine éternelle contre Rome. Cette constante animosité marqua et gâcha sa remarquable carrière. Hannibal fit également d'importantes conquêtes au Nord avant d'assiéger la ville de Sagonte en 220. Située au sud de l'Èbre, elle était sous la protection de Rome. Lorsqu'Hannibal s'en empara en 219, après un siège de huit mois, Rome lui déclara la guerre. 

Avec sa maîtrise des mers, Rome espérait choisir le lieu où se déroulerait la Deuxième Guerre punique : l'Espagne et l'Afrique. Mais Hannibal avait d'autres vues, car il avait compris que Rome ne serait atteinte que s'il détruisait la confédération italienne. Il décida donc de se battre en Italie. Selon Polybe, un plan ambitieux fut établi pour lancer quatre-vingt-dix mille fantassins, douze mille cavaliers et de nombreux éléphants au nord de l'Èbre, à travers les Pyrénées, puis dans la vallée du Rhône avant de gagner l'Italie par les cols alpins. La difficulté était de parvenir à effectuer ce mouvement avant que l'automne ne bloque les cols et ne condamne ses troupes à mourir de froid. 

Dans un premier temps, la chance lui sourit. Deux légions romaines sous le commandement du consul Scipion qui avaient été envoyées vers l'Espagne et qui auraient dû le rencontrer sur le Rhône, furent retardées par un soulèvement celte dans les provinces de Plaisance et Crémone. Scipion leva deux légions supplémentaires et atteignit le Rhône en août, mais il manqua Hannibal de quelques jours seulement. Considérant comme une folie la marche d'Hannibal dans les Alpes, Scipion envoya ses légions en Espagne sous l'autorité de son frère Gnaeus et retourna en Italie pour réunir deux autres légions et attendre Hannibal au sud des Alpes. 

Alors que les colonnes puniques avançaient vers les lointains sommets alpins, elles se heurtèrent aux attaques de tribus hostiles et durent faire face aux intempéries. Un nombre incalculable d'hommes et d'animaux périt. Une des routes probablement suivie par Hannibal et ses hommes atteignait jusqu'à trois mille mètres d'altitude. 

Malgré les pertes et ces conditions extrêmes, Hannibal atteignit la péninsule italienne en quinze jours, mais avec seulement vingt-six mille hommes. Malgré les périls du voyage, il n'y eut aucune insurrection parmi ses troupes disparates, signe révélateur du charisme d'Hannibal et de sa capacité à commander. Toutefois, son ennemi avait été aussi rapide que lui. Lorsqu'il prit la ville de Torino (Turin), il s'aperçut que les légions du nord de l'Italie étaient commandées par Scipion, qui avait parcouru près de mille six cents kilomètres en un mois.  

Hannibal franchissant les Alpes 

VICTOIRE EN ITALIE

Pour Hannibal, les difficultés ne faisaient que commencer. Bien qu'il fût doté d'un sens aigu des affaires militaires, son armée se trouvait loin de ses bases et était en infériorité numérique. Pourtant, la manière dont Hannibal avança en Italie allait marquer la psychologie des Romains pendant de longues années. 

L'arrivée d'Hannibal en Italie provoqua une fonde de choc dans une Rome qui ne se sentait pas menacée par une invasion. Mais quelles étaient ses intentions ? Hannibal avait peu de chances de coloniser Rome et la péninsule italienne : il souffrait d'une infériorité numérique très pénalisante, loin de ses renforts et de ses approvisionnements. Le Sénat, lui, attendait une conclusion rapide. 

Scipion traversa le Pô à Plaisance et longea la rive nord vers le Tessin, espérant bloquer Hannibal avant que son armée n'ait pu se remettre de la dure traversée des Alpes. Il se heurta à l'avant-garde d'Hannibal en octobre 218, fut battu et même blessé. Il fut sauvé par son fils qui causa plus tard la perte d'Hannibal. Scipion se retira vers la Trébie, au sud de Plaisance, pour attendre le consul T. Sempronius Longus qui arrivait de Sicile avec une plus petite division. 

Lorsque leurs forces se rejoignirent fin novembre, l'enthousiasme de Sempronius l'emporta sur la prudence de Scipion et ils montèrent une opération contre Hannibal en Trébie. Les forces carthaginoises, dissimulées, surgirent pour faucher le flanc et l'arrière de l'armée romaine. Environ trente mille Romains moururent pendant cette attaque mal préparée. Cette victoire renforça la position d'Hannibal parmi les tribus hésitantes de la région. 

Scipion ne fut pas blâmé pour son échec et put conserver son commandement. Mais lors des élections suivantes, les plébéiens manifestèrent leur mécontentement causé par la guerre en élisant comme consul le chef populaire Caius Flaminius, qui gagna le Nord au printemps 217 et rencontra Hannibal au lac Trasimène. Avec une intelligence militaire extraordinaire, Hannibal fit tomber les forces romaines dans une embuscade parfaitement préparée. Les légionnaires se retrouvèrent bloqués entre les Carthaginois et le lac. Une fois encore, l'armée romaine subit des pertes importantes -dont celle de Flaminius - pour un résultat minime, voir nul.  

LES TACTIQUES DE FABIUS

Les trésors de Rome étaient maintenant à la portée d'Hannibal. Il choisit cependant de ne pas s'en prendre immédiatement à la capitale qu'il jugeait trop difficile à investir. Il rechercha le soutien des Etats italiens du Sud de la confédération, mais il trouva peu de volontaires pour lui prêter main forte, et ce malgré les défaites romaines. 

A Rome, c'était la panique. Après la mort d'un consul, les Comitia tributa élirent Maximus Fabius comme dictateur, le premier depuis trente ans. Au lieu d'affronter directement Hannibal, Maximus pratiqua une stratégie prudente en poursuivant les Carthaginois hors de l'Italie. Cette tactique irrita certains Romains qui traitèrent Maximus de "laquais d'Hannibal". C'est pourtant cette prudence qui sauva Rome de la conquête des Carthaginois. Lorsque Hannibal réussit à traverser les Apennins, Maximus fut remplacé par les consuls Lucius Aemilius Paullus et Terentius Varro. Ceux-ci ne tardèrent pas à faire tomber leurs légions dans un autre piège carthaginois, à Cannes en 216, où l'armée romaine fut anéantie. 

Polybe souligne l'importance des succès d'Hannibal : " Mais je dois annoncer clairement à partir des faits eux-mêmes l'ampleur des ressources d'Hannibal qui osa attaquer, et la grandeur du pouvoir qu'il avait audacieusement affronté. Malgré ceci, il réussit presque son ambition : infliger de grands désastres aux Romains. " 

Hannibal marchait maintenant sur Rome. Mais à la surprise générale, il s'arrêta à quelques kilomètres des remparts et repartit vers le sud. La victoire de Cannes avait apporté un autre avantage : les Etats jusque-là hésitants, mais toujours fidèles à Rome, changèrent de camp et firent cause commune avec les Carthaginois. Tite-Live cite ainsi les Atellanes, les Apuliens, les Calatini, les Hirpins, tous les Samnites (à l'exception des Pentri), les Brutiens, les Lucaniens, les Uzentini, presque tous les Grecs des colonies côtières et tous les Gaulois du côté italien des Alpes. La plus grande concentration de ses alliés se trouvant dans le talon de l'Italie, il est possible qu'Hannibal se soit senti plus protégé en allant vers le sud où il pourrait recruter de nouvelles forces. Cela expliquerait pourquoi il abandonna la capitale. La position de Rome paraissait maintenant précaire, car non seulement elle avait perdu un grand nombre de légions, mais le Sénat ne pouvait plus recruter dans les colonies du Sud et de nombreux "alliés" avaient disparu.  


Hannibal sur la route de Rome, gravure d'Henri Motte, 1878.


SCIPION L'AFRICAIN

Les soldats de Rome et de Carthage se battaient avec courage, mais la faiblesse de Rome résidait dans l'incompétence de ses chefs militaires. Lorsqu'un général de génie apparut, Rome et Carthage se retrouvèrent sur un pied d'égalité. 

A la fin de l'été 218, Cneius Scipio débarqua avec deux légions en Espagne où la guerre avait commencé. Son frère Publius avait compris qu'il était essentiel de priver de ressources matérielles et humaines Hannibal en Italie, et Hasdrubal, fils de Giscon, en Espagne. Avec des forces limitées, Scipion avança vers le sud d'Emporion (Ampurias) jusqu'à l'Èbre où sa petite flotte détruisit une puissante force navale punique en 217. Cette même année, Publius Scipio reçut des renforts qui lui permirent de vaincre les Carthaginois. 

Grâce aux armées commandées par les frères d'Hannibal, Magon et Hasdrubal, Carthage se renforça en Espagne. Avec trois armées en campagne, les légions romaines, plus petites, furent finalement acculées et les forces des deux Scipions furent défaites en 211. La défaite romaine ne fut pas vaine, car elle empêcha l'envoi des renforts qu'attendait Hannibal. Toutefois, les trois généraux carthaginois n'exploitèrent pas ensemble leurs victoires, préférant tirer avantage de leur propre succès indépendamment. 

En Italie, les nouvelles étaient inquiétantes. Rome apprit que deux autres légions avaient été anéanties en Gaule cisalpine, peu après le désastre de Cannes. Il fallait maintenant garder autant de troupes que possible sur le champ de bataille pour harceler Hannibal et le vaincre à l'usure, plutôt que de risquer une confrontation directe. Pour pouvoir engager une véritable bataille, il fallait à Rome un génie militaire. Sous peu, elle allait trouver l'homme qu'elle recherchait.  

Qui pouvait mieux venger la mort des frères Scipions en Espagne que le fils de Publius ?Âgé de 25 ans, le jeune Publius Scipio arriva en Espagne en 209. Les troupes carthaginoises s'étant temporairement retirées, Scipion se jeta sur Carthagène et s'empara de la ville après un assaut terrestre et naval. L'année suivante, il engagea le combat dans l'arrière-pays et battit Hasdrubal Barca à Bétule en 208. En 206, Scipion avait chassé les Carthaginois d'Espagne. Hasbrudal, après une retraite remarquée à Bétule, se dirigea vers les Pyrénées pour rejoindre Hannibal en Italie.

Au début, il décida de suivre l'exemple de son frère en passant par les cols alpins. Hasdrubal marcha à travers le massif sans rencontrer de résistance, mais ses communications se rompirent lorsqu'il atteignit la péninsule italienne. Les Romains envoyèrent à sa rencontre quatre légions qui l'empêchèrent de se mettre en contact avec Hannibal. À la bataille du Métaure, en 207, Hasdrubal trouva la mort et Hannibal se retrouva impuissant dans le talon de l'Italie, irritant plus Rome qu'il ne la menaçait. Loin de ses bases et de leur soutien, ses appels à Carthage n'aboutirent pas - les anciens de la cité craignant que ses ambitions ne les exposent aux pires représailles. Certains allèrent même jusqu'à dire que c'était la guerre d'Hannibal et non la leur.

De retour à Rome en 205, Publius Scipio fut nommé consul, mais sa grande ambition était d'aller se battre à Carthage. Tant qu'Hannibal sillonnait la péninsule, le Sénat refusa de réduire les défenses intérieures, mais la situation changea en 203 lorsqu'il fut rappelé pour défendre Carthage. Découragé, il rembarqua ses troupes et quitta l'Italie.

Scipion gagna l'Afrique du Nord en 204 avec un corps expéditionnaire. Avec l'aide de Masinissa, un Numide qui avait été un ancien allié de Carthage, il battit les forces carthaginoises à plusieurs reprises. Hannibal affronta Scipion à la bataille de Zama en 202, espérant que ses éléphants feraient la différence. En fait, ce furent les légionnaires et la cavalerie numide qui imposèrent leur loi. Hannibal, totalement débordé et cerné, demanda la paix. En 201, Carthage fut lourdement pénalisée, dépouillée de ses défenses et autorisée à ne conserver que dix navires. Scipion fut loué pour ses exploits, et se vit décerner le titre honorifique "d'Africain". Dans les coulisses, Philippe V de Macédoine attendait et observait. Le cours de la guerre aurait peut-être changé s'il s'était rallié rapidement aux côtés des Carthaginois. Trois ans plus tard, Philippe V fut lui aussi battu par Rome.  

La troisième guerre punique

La destruction de Carthage

À Rome, la méfiance envers Carthage allait croissant malgré les termes du traité que la cité avait accepté. Il fallait donc un prétexte pour reprendre les hostilités, et c'est Masinissa qui le fournit. Malgré l'héroïsme de ses derniers sursauts, Carthage était condamnée. 

Grâce à leur travail acharné, les Carthaginois aidèrent leur cité à retrouver sa richesse. Au début, Hannibal participa à cet effort, mettant son immense talent au service de l'administration. Sa réforme fiscale permit à Carthage de s'acquitter de sa dette envers Rome en quelques années seulement, mais la méfiance des Romains persistait. En 195 av. J.-C, il s'exila après que Rome eut demandé à Carthage de le livrer. Des rumeurs disaient qu'il s'était réfugié auprès d'Antiochos III de Syrie, dans le but de se confronter une fois encore à Rome. Scipion l'Africain fut pour lui un allié inattendu en prenant sa défense à Rome, mais il fut incapable d'éviter la chasse aux sorcières. 

Hannibal fut une fois encore la cible des Romains lorsque Rome envahit la Syrie. Il gagna alors la Crète avant de se retirer sur la côte turque. Au cours d'un combat naval avec Pergame, c'est peut-être lui qui suggéra aux Bithyniens d'envoyer sur les navires ennemis des jarres remplies de serpents venimeux. Cependant, les Romains retrouvèrent sa trace et pour leur échapper, il préféra se suicider. 

Pendant cinquante ans, Carthage resta enchaînée par le traité qu'elle avait signé. Mais de nombreux patriciens romains - notamment Caton le Censeur n'étaient pas satisfaits de la situation. Pour les partisans de Caton, Carthage devait être détruite. Le vieux, mais toujours rigoureux Numide Masinissa fournit le prétexte d'une troisième guerre. Estimant que Carthage était affaiblie par son traité de paix punitif, Masinissa lança des raids sur les territoires carthaginois d'afrique du Nord. Rome ayant ignoré à plusieurs reprises les appels de Carthage, la cité déclara la guerre à Masinissa en 150 av. J.-C. Ce n'était qu'un mauvais prétexte, mais attaquant un allié de Rome, Carthage rompait le traité.  

CARTHAGE DÉTRUITE

Les anciens de Carthage demandèrent la paix. Mais Rome répondit en augmentant le tribut exigé et en ordonnant aux habitants de quitter la ville et d'aller s'établir à plus de seize kilomètres des côtes. Les Carthaginois s'opposèrent à cette seconde demande. Peuple de marins, ils décidèrent de rester et de combattre. La Troisième Guerre punique (-149 à -146 av. J.-C.) avait commencé. 

Les forces armées furent rapidement réunies et se préparèrent à un siège. Cela signifiait que Rome était privée de la victoire rapide que ses consuls avaient prévue. Pendant trois ans, les troupes romaines harcelèrent les défenses carthaginoises. Contre toute attente, Carthage résista à la pression, malgré l'absence de soutien des Phéniciens le long des côtes, ce qui les pénalisa lourdement. 

L'arrivée de Cornélius Scipio Aemilianus, fils d'un chef militaire renommé et petit-fils adoptif de Scipion l'Africain, finit par galvaniser les troupes dans un dernier et sanglant assaut. Des milliers de Carthaginois périrent dans des combats de rues, d'autres furent vendus comme esclaves et quelques survivants se réfugièrent en Numidie. Carthage fut détruite et l'Empire séculaire disparut. Il fut interdit de construire sur le site qui devint une partie de la province romaine d'Afrique. Toutefois, le lieu fut reconstruit après 122 av. J.-C. et les vestiges que l'on peut voir aujourd'hui datent de cette colonisation romaine. 

Carthage ne fut pas la seule ville détruite en 146 av. J.-C. Plus à l'est, un des piliers de la culture grecque, Corinthe, fut détruit à la suite d'une longue série de conflits survenus dans la région entre la Deuxième et la Troisième Guerre punique.  

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